Il me faut commencer par , le noble chevalier fondateur de l'ordre de la Rose+Croix. Son nom a fait l'objet de nombreuses spéculations au cours des siècles. De nos jours, il existe encore des sociétés initiatiques, surtout en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis, qui se réclament de la tradition rosicrucienne, de son fondateur et des autres maîtres du passé. Il s'agit, presque toujours, de l’oeuvre de quelques maniaques fanatiques, de congrégations de type protestant et puritain — autant de choses aussitôt condamnées. Bien sûr, il existe aussi de nos jours une authentique tradition qui nous arrive directement du fondateur. Ses maîtres et ses disciples, agissant, là, dans le secret et la sérénité, restent presque tous inconnus.

Christian Rosenkreutz, noble chevalier allemand, fit un pèlerinage en Terre sainte au début du XVe siècle, en compagnie d'un ami qui mourut en chemin. Resté seul, il alla de village en village, à la recherche d'une vérité qui lui échappait. Il s'introduit dans les cercles ésotériques islamiques, gardiens jaloux des antiques secrets, et, une fois initié, jouit de toute la confiance des Anciens. Ils lui permirent de lire les deux livres sacrés, celui de « T », celui de « M » — ce sont là leurs définitions ésotériques Dans ces deux livres est contenue toute la connaissance. Ces textes que les rois, les hommes des sciences et des arts ont cherchés,

presque toujours en vain, pendant des siècles ! Ces livres qui, s'ils devaient tomber dans des mains profanes, verraient leurs pages devenir blanches. D'une blancheur pouvant atteindre l'ultime violence de la lumière : capable d'aveugler.

Avec la permission de ses maîtres, Rosenkreutz retourna en Europe, où il avait l'intention de fonder une société initiatique pour transmettre sa connaissance. L’Espagne se moqua de lui, Rosenkreutz lui préféra l’Allemagne. De retour dans son pays, il réunit autour de lui ses premiers disciples et fonda l’Ordre de la Rose+Croix.

Quand il sut sa mort proche, il choisit une sépulture dans un lieu connu de lui seul et annonça que l'on retrouverait son corps après cent vingt années. Il en fut ainsi. Les disciples initièrent à leur tour d'autres disciples, selon le pouvoir reçu du maître — soulignons à ce propos le caractère immuable de la tradition rosicrucienne par rapport aux précédentes.

Cent vingt ans plus tard, quelques rosicruciens trouvèrent, par hasard, la tombe du maître. Sur la porte du tombeau, cette mention : « Je réapparaîtrai dans cent vingt ans. » En pénétrant dans le sépulcre, ils entendirent une musique céleste et virent le corps de Christian Rosenkreutz, encore intact, suspendu en l'air, dans la position de la croix. Une lumière verte et diffuse, qui venait on ne savait d'où, auréolait le corps du maître. Dans ses deux mains, il tenait, ô miracle, les livres sacrés « T » et « M ».

En se baissant pour apercevoir le visage du maître, les disciples se sentirent transformés. Spirituellement mais, aussi, physiquement.

On dit que le véritable rosicrucien, même s'il a reçu l'initiation de son maître, ne deviendra rosicrucien à part entière que lorsqu'il aura trouvé le tombeau de Christian Rosenkreutz, qu’il aura vu son visage et se sera reflété en lui. A ce moment-là, son visage sera le visage de Rosenkreutz.

[Pour ceux qui ne savent pas, tout autant que pour ceux qui savent, je tiens à préciser que je me suis limité à rapporter la légende de Christian Rosenkreutz, sans en aborder le symbolisme ou les clefs nécessaires à sa pénétration. Tel n'est pas mon propos dans ce livre.

La légende suffit, elle parle d'elle-même. Elle est claire et montre à qui le veut bien tout ce qu'elle voile et révèle à la fois, selon la clef d'Isis-la-Voilée. Révéler signifie à la fois montrer et remettre le voile, cacher. L'analyse des symboles et l'intelligence des clefs ne font pas l'objet de ce livre.]

Depuis lors, les rosicruciens se répandirent un peu partout. On dénombre dans leurs rangs presque tous les maîtres de la magie, de la connaissance, de l'alchimie. Comme toutes les disciplines secrètes, cette dernière reflète très exactement la légende. Ce mot est impropre, mais c'est le seul que je puisse employer. Je tiens à redire qu'il ne s'agit pas d'une légende au sens profane du terme, mais d'une réalité. Christian Rosenkreutz était — et reste — une réalité.

On a beaucoup parlé des rosicruciens parfois à tort et à travers. Je ne m'étendrai pas davantage, me limitant à dire qu’ils ont joué un rôle déterminant dans toutes les sociétés ésotériques authentiques. Ils sont, aujourd'hui encore, la clef de référence pour tous ceux qui cherchent.

Le vieil homme de la forteresse de Saint-Léon, donc, voulait me faire entendre qu'il était rosicrucien, comme tous ceux qui lui ressemblaient. Qu'il avait lu, en songe, les livres de « T » et de « M ». Mais surtout qu'il était entré dans le sépulcre de Christian Rosenkreutz, au même titre qu'un franc-maçon a compris le mystère de la mort de Hiram, donc de la mort mystique ; qu’un alchimiste a, par la pratique du Vitriol, pénétré son propre sépulcre et créé l'homme nouveau avec l'or spirituel ; qu'un chevalier a découvert le Graal ou trouvé sa « dame » pour s'apercevoir qu'il ne s'agissait pas d'une femme mais de son moi féminin.

 

  ( Les prophéties du Pape Jean XXIII )